Je reçois très fréquemment des demandes de fans qui souhaiteraient que je leur envoie un message sonore ou vidéo, ou que je les appelle, ou que j’appelle quelqu’un de leur connaissance pour son anniversaire par exemple (je ne compte plus le nombre d’anniversaires qu’on m’a demandé de souhaiter !), ou encore que j’aille prendre un café avec eux, voire que je me rende chez eux ou bien à un événement important de leur vie pour leur dire bonjour à eux ou, en tant que surprise, à quelqu’un qui leur est proche. Que sais-je encore…

Ces demandes (très souvent présentées comme « un peu particulières », très souvent motivées par quelque chose de très spécial, et avec très souvent dans les coins un « le plus grand fan » ^^) sont parfois lapidaires, comme si on s’adressait à un camarade de classe, mais elles sont la plupart du temps très gentiment formulées même s’il n’est pas rare qu’elles soient un peu maladroites. Alors j’y réponds en principe toujours. C’est toujours pour refuser, mais j’explique plus ou moins mes raisons. Plus ou moins. Et c’est généralement moins que plus à présent, car cela se répète fréquemment et il m’arrive même d’avoir des demandes de ce genre plusieurs fois par jour.

Je précise que je ne parle pas des demandes de DJ, de rappeurs ou de compositeurs. J’en ai aussi tant et plus mais je les comprends aisément, même si je n’en accepte plus aucune. Pour des raisons précises je l’ai fait deux fois et, a priori, je ne tiens pas à recommencer (avec la voix de Végéta, s’entend, sinon je reste ouvert).

Je ne parle pas non plus des demandes pour faire de la publicité pour un fabricant ou une boutique de tee-shirts, un restaurant, un site Web, une chaîne YouTube, une action, une association, ou je ne sais quoi encore.
Je les refuse également toujours (elles aussi pour la raison que je vais expliquer plus bas), d’autant que je n’ai pas forcément le droit de faire ça, mais elles sont au moins justifiées par l’envie d’associer un personnage « mythique » à un produit (bien que cette volonté d’association soit le plus souvent assez bizarre à mon sens, le lien entre le produit et le personnage étant rarement évident).

Non, je veux parler de ces demandes de fans qui ont seulement envie de rencontrer « la voix de », d’avoir leur petite vidéo, leur petit son privé, ou ma voix en direct, de m’entendre rien qu’eux, chez eux. Ou d’en faire cadeau à quelqu’un. Le plus souvent d’ailleurs c’est pour un (petit ou meilleur) ami.

Alors je vais faire ici une petite mise au point, que je vais essayer de rendre complète. Et comme elle sera en ligne, cela m’évitera soit d’avoir à me répéter soit de passer pour je ne sais quoi quand je refuse sans avoir l’envie ou le temps de donner des explications un peu détaillées.

Cela dit, il m’est arrivé de lire sur un forum que j’avais (je cite) « envoyé chier violemment sous prétexte que monsieur ne supporte pas qu’on l’emmerde avec ça », alors que j’avais pris la peine de refuser par une réponse aimable. Mais bon…

Par ailleurs, moi j’ai dans l’idée que si j’écrivais à, mettons Florent Pagny ou Garou, pour leur demander de me chanter quelques notes au téléphone, ils ne se soucieraient pas de me répondre, même pour refuser.

Or donc, je vais vous raconter quelque chose.

En octobre 2015 nous avons été invités, Philippe Ariotti, Brigitte Lecordier (mais elle n’a pas pu venir) et moi-même, à Fun Radio Bruxelles par un animateur fan de DBZ, Vinz pour ne pas le nommer, dont c’était l’anniversaire et qui voulait marquer le coup par une émission spéciale.
En vérité, je le dis au passage, j’ai accepté de me rendre en Belgique et de participer à cette émission uniquement parce que je voulais profiter de cette occasion pour faire de la publicité au crowdfunding en cours pour « SaturdayMan », une Web série que je soutiens.
Une fois sur place il se trouve qu’au cours de cette soirée (très sympathique au demeurant) j’ai été contraint malgré moi de me livrer avec la voix de Végéta à un petit canular téléphonique.
Je ne m’y attendais pas, je n’étais donc pas préparé, j’avais d’autant moins envie de le faire que ce n’est pas mon truc, mais je n’ai pas pu y échapper, ça n’aurait pas été élégant de ma part de m’obstiner à refuser.
Le résultat est donc assez médiocre, pour ne pas dire nul, et je n’en suis pas fier. Mais la chose a été filmée et postée sur le Web.
Et nous en sommes à plus de 1.000.000 de vues à l’heure qu’il est, ce qui fait encore aujourd’hui ma stupéfaction la plus absolue ! Tout ça parce qu’il s’agit de « la voix de Végéta ».

Alors voilà : si je commençais à répondre favorablement à ces demandes, cela se saurait inévitablement. Bien entendu, cela donnerait l’idée et l’envie à des tas de gens de me faire cette même demande.
Et il n’est pas absurde d’imaginer que cette idée pourrait venir à un nombre de personnes correspondant à 1% de ceux qui ont eu envie d’aller visionner ce pauvre canular.
1% de 1.000.000 cela fait 10.000. Divisé par le nombre de jours qu’il y a dans une année, cela donnerait donc en moyenne 27 demandes par jour.

La question est donc la suivante : serait-il bien avisé de ma part de commencer à accepter et n’est-il pas plutôt beaucoup plus sage de refuser systématiquement ?

Et puis, envisagerait-on d’écrire à… je ne sais pas… Florence Foresti ou Muriel Robin (encore un exemple) pour leur demander un petit sketch rapide en mp3 parce qu’on est fan de leur humour ? Ou pour leur demander de téléphoner pour son anniversaire à untel ou untel de notre entourage qu’elles font beaucoup rire ? Contacterait-on disons Monica Bellucci, pour qu’à l’occasion de l’enterrement de sa vie de garçon elle vienne faire une bise à notre frère, qui fantasme sur elle ?

Et enfin… Quand on aime le travail d’un artiste, qu’on le voit ou qu’on l’entend beaucoup, cet artiste devient un élément de notre vie personnelle. On projette des choses sur lui, on le charge d’émotions qui nous sont propres.
On a l’impression de le connaître, que c’est un familier, comme un membre de sa famille. Plus, même, car on entretient intérieurement une sorte de rapport très intime avec lui, on tisse avec lui un lien privé qui lui donne une place privilégiée dans notre monde intérieur.
Mais c’est un lien unilatéral ! Lui ne nous connaît pas et, même s’il a toutes les raisons d’être aimable a priori avec le « fan » que nous sommes, nous ne sommes pour autant rien de particulier pour lui. Nous sommes un parmi les autres, et un étranger absolu. Il n’a aucune raison de nous distinguer et de nous ressentir comme quelqu’un qui peut compter pour lui dans sa vie personnelle.
Il n’a en aucun cas les raisons que nous avons de notre côté de désirer se mettre à avoir un rapport privé avec nous. Cela peut paraître violent quand on est de notre côté de fan mais changeons un instant de point de vue…

Alors voilà ! Je ne suis ni Seiya ni Végéta. Ce sont des personnages d’animés, auxquels j’ai donné ma voix dans le cadre de mon travail. Ces animés ont eu énormément de succès et sont devenus des éléments importants de la vie de beaucoup de spectateurs. De telle sorte que ma voix, comme celle de mes camarades qui en ont fait le doublage, a fini par faire partie de la vie de ces spectateurs.
Mais moi je n’emporte pas ces personnages chez moi quand je rentre à la maison. Ma voix c’est ma voix et moi c’est moi. Un monsieur tout-le-monde, qui a sa vie avec ses problèmes, ses contraintes et ses préoccupations, ses joies et ses peines, sa fatigue et ses accidents de santé, qui n’ont rien à voir avec les animés japonais que je laisse dans les studios.

Et je n’ai pas envie de prendre sur mon temps de vie privée pour enregistrer un message, faire une vidéo, ou appeler quelqu’un que je ne connais pas afin de lui faire un petit numéro vocal avec une voix qui n’est pas la mienne au quotidien, en me faisant passer pour quelqu’un qui n’est pas moi, comme si j’étais une attraction ou une boîte à meuh.

Ce n’est ni de l’indifférence ni du mépris. C’est que quand on débarque chez moi comme ça, on tombe sur quelqu’un qui n’est pas ce qu’on croit qu’il est, qui n’est pas au travail, et qui n’est pas une marionnette parlante.

Au fond il n’est pas plus raisonnable de me faire ces demandes, même si elles sont généralement très gentilles et amicales, je le répète, qu’il ne le serait de demander à son pâtissier de venir nous faire rapidement une petite tartelette à la maison sous prétexte qu’on adore les gâteaux qu’il vend dans sa boutique… Non ?

Mais je me demande parfois si je n’ai pas eu tort de donner sur ma page publique Facebook ou en privé l’habitude de répondre toujours, ou quasiment, et rapidement en principe. Et souvent sur un mode humoristique. Cela donne forcément un sentiment de familiarité, de connivence, de proximité, qui encourage à demander davantage…

Je me pose la question. En tout cas vous avez ma réponse, tous les gentils (enfin, plus ou moins) fans qui m’écrivent en se disant sans doute que ce qu’ils demandent n’est pas grand-chose…  🙂